Jérôme Attal ou le côté fleur bleue des garçons
Jérôme Attal est souvent qualifié de dandy, de type chiquissime, d’héritier de Gainsbourg. Il écrit des chansons sur l’amour malheureux, que l’on perd, auquel on succombe, l’amour quoi, sous toutes ses formes. Il tourne des clips gentiment sensuels avec de jeunes comédiennes en vue sous la direction de Frédéric Taddéi ou fait carrément des duos avec elles. J’avoue qu’à ce petit jeu des ressemblances, je suis bien plus sensible à la fausse nonchalance et au côté sombre d’un Benjamin Biolay que celui de Jérôme Attal auquel je reconnais des qualités de songwriter et compositeur indéniables, mais dont la voix pincée et maniérée peut vite se révéler désagréable.
Pourquoi cette longue intro qui a priori n’a rien à voir avec la littérature ? Parce que Jérôme Attal n’est pas seulement une figure de la chanson française, il est également romancier. Mais là où il est intéressant de le rappeler, c’est que Jérôme Attal envisage tout ce qu’il fait sur le plan artistique comme une « œuvre globale » où ses chansons, le journal intime qu’il tient sur le net depuis 1998 et donc ses romans sont des créations non distinctes les unes des autres qui s’inter-pénètrent et se répondent mutuellement. D’ailleurs les deux romans de Jérôme Attal s’accompagnent de bande-son qui sont déclinées sur deux MySpace ici et là
L’amoureux en lambeaux et Le garçon qui dessinait des soleils noirs sont deux versants de plusieurs personnages qui se croisent dans un univers parisien qui touche au milieu du rock. Ce qui lie tous les personnages masculins de Jérôme Attal, c’est leur romantisme absolu dans la lignée de Werther et autres héros qui sont mis à terre par une rupture qu’ils n’acceptent pas ou découvrent avec stupeur le fait d’être soudainement éconduit quand eux sont fous d’amour. Dans les romans de Jérôme Attal ce sont véritablement eux les héros, les filles sont souvent floues, éthérées, voire absentes.
Dans L’amoureux en lambeaux Simon et Thomas comparent leurs désarrois amoureux au cours de longues conversations où Simon s’enflamme contre la terre entière et surtout les femmes, ces foutues femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent et semblent être nées uniquement dans le but de les faire souffrir. Là où Thomas plus secret, répond mollement, voire ne répond pas, tout enfermé en lui-même et sa douleur de malade d’amour. Les filles qui les entourent sont à peine sexuelles, tout juste sexuées (malgré les confidences érotiques de Simon quand il évoque son ex Natalie, celle qui veut qu’on prononce son nom sans le « h » (sic)), ce sont des mannequins, des groupies qui ressemblent à des ballerines emo quand elles assistent à des concerts de rock, de vraies jeunes filles quoi. Le tout écrit dans une langue très scolaire, très appliquée même, où les métaphores et comparaisons semblent plaquées sur le texte au lieu de l’accompagner, comme si Jérôme Attal voulait se forcer à trop bien faire, mais sans arriver à faire totalement exister ses personnages. L’amoureux en lambeaux en devient anecdotique et presque un exercice de style sur le fait de jeter sur le papier toutes les considérations de jeunes trentenaires sur le couple, la passion, les sentiments mais sans la fougue qui emporterait le lecteur.
Cependant ce premier roman permet d’entrevoir le personnage qui sera le héros du Garçon qui dessinait des soleils noirs, le chanteur de rock Basile Green qui ne fait qu’une apparition brève dans L’amoureux en lambeaux. Basile Green a eu du succès avec son groupe voici deux ans et là il patauge. Amoureux d’une Anika lointaine et inaccessible, ayant perdu l’envie d’aller aux répétitions, de répondre à des interviews, il traine ses angoisses et son agressivité latente dans les rues de Paris, retrouve le chemin de l’appartement familial rue de Grenelle où il vivait avec sa mère et son grand frère Odilon – désormais introuvable, il lui fait croire qu’il vit aux Etats-Unis plutôt que d’avouer qu’il a raté sa carrière d’écrivain - et croit voir leurs fantômes errer dans les grandes pièces vides. Au hasard des pages, on retrouve parfois Thomas et Simon, mais dans l’ensemble le livre suit Basile et donne le rythme à l’écriture : nerveuse, parfois chaotique, riche, elle épouse l’errance du jeune homme.
Encore une fois, ce qui frappe dans le personnage de Basile c’est son désir d’amour, un désir d’absolu presque qui tend vers une femme quasi-absente. Est-ce sa prédisposition à voir la lumière en noir (ainsi que le suggère le titre du livre) qui le rend si prompt à préférer la tentation du spleen rageur, celui qui ne peut même plus transformer les ténèbres en matériau de création artistique, qui enlève toute dimension charnelle dans le manque de l’autre ? Le garçon qui dessinait des soleils noirs se termine sur une note désespérée à la Joy Division première époque, est suivi de deux textes courts La nuit verte et La solitude exécutée. Le premier assez dispensable, conte les marivaudages un peu casse-pieds de plusieurs personnages déjà aperçus dans les deux romans de Jérôme Attal. Le second est une annexe au Garçon qui dessinait des soleils noirs puisqu’il s’agit d’un épisode de l’enfance de Basile Green, envoyé contre son gré en colonie de vacances et qui découvre l’injustice et la tristesse à travers l’existence d’un souffre-douleur comme ce type de sociétés enfantines en compte toujours.
Des deux premiers romans de Jérôme Attal, Le garçon qui dessinait des soleils noirs est sans conteste le plus abouti, celui auquel on s’attache dans un mouvement doux-amer. D’autant que la peinture de ce jeune chanteur aux prises avec les affres de la création et des revirements du public tout comme ceux de la femme qu’il aime sonnent plutôt juste. Manque peut-être à Jérôme Attal quelque chose de plus animal dans sa façon décrire le manque, la souffrance amoureuse, juste une façon de dire que lorsque le cœur soupire, ce sont aussi les tripes qui parlent…
L’amoureux en lambeaux, Jérôme Attal, Editions Scali, 2007, 198 pages

Le garçon qui dessinait des soleils noirs (suivi de La nuit verte et La solitude exécutée), Jérôme Attal, Stéphane Million Editeur, 2008, 208 pages
